16 juin 2021

“Comment tu fais pour manger autant ?”

Écrit par Juliette Mantelet

  Le temps d’un allongé

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Cette phrase, que j’ai choisie exprès  pour titre, on l’a déjà tous.tes entendue prononcée à notre égard. Par des proches, inquiets de nous voir un peu trop manger à leurs yeux lors d’un repas au restaurant ou d’un déjeuner de famille. Mais à l’heure où les réseaux sociaux dictent leur loi et imposent une vision erronée de la “vraie vie”, et où l’on poste frénétiquement toutes nos bonnes adresses dénichées, cette question revient de plus en plus souvent. Et encore plus pour celles et ceux qui ont décidé de faire de la food leur marque de fabrique. Celles et ceux dont le compte Insta est justement dédié à la nourriture, à la découverte et à la dégustation de pépites culinaires. Ce sont alors des inconnu.e.s, à qui ils.elles n’ont même jamais adressé la parole, qui se permettent de faire cette réflexion, accompagnée d’un chapelet d’autres, toujours liées au poids. “Comment tu fais pour garder la ligne ?”, “Tu dois faire beaucoup de sport pour compenser toute cette bouffe !“, “C’est un peu gras tout ça non ?”, “Et le summer body alors ?”… Les réseaux sociaux, Instagram en avant, renforceraient encore ces injonctions à garder la ligne et cette Diet Culture, celle qui nous fait croire qu’on devrait être tous.tes minces”. Tellement ancrée dans l’esprit des gens par la publicité et les médias, qu’ils.elles osent interpeller les autres sur le sujet, sans rien connaître de leurs histoires.

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Comment je fais pour manger tout ça ? Je mets la nourriture dans ma bouche, et j’avale.

– HungryConsti

Cette histoire compliquée avec le poids, Constance, du compte Insta HungryConsti et Claudia, fondatrice du No Diet Club et autrice des Recettes du Gras, me l’ont confiée, à cœur ouvert. Sans tabou. Sur Instagram, justement, elles font partie de celleux qui ont décidé d’aborder frontalement le sujet des troubles alimentaires avec leur communauté, pour répondre sans détour à celles et ceux qui inondent leurs DMs de remarques sur le poids, pour casser le jeu des apparences, propre aux réseaux sociaux, et en faire un espace plus bienveillant sur cette question brûlante de la Diet Culture. Leurs comptes respectifs culminent à plus de 100k abonné.e.s pour l’une, 25k pour l’autre, et je suis persuadée que cette parole libérée sur les TCA n’y est pas pour rien dans l’affaire. J’éprouve moi-même une réelle satisfaction à regarder Claudia ou Constance dévorer à pleine dents des plats variés, les yeux brillants, la dégustation ponctuée de “hmm” de délice et de bruits de bouche spontanés, le plaisir de manger clairement affiché. 

La nourriture, c’est ma drogue”. C’est par cette phrase criante de vérité que Claudia, fondatrice du désormais célèbre No Diet Club organisme de food tours dans les capitales Européennes -, ouvre notre discussion. Cette phrase est l’illustration parfaite du lien très fort qui existe entre alimentation et gestion des émotions, souvent laissé de côté dans le traitement des troubles alimentaires. On attaque à coup de régimes la conséquence (une prise ou une perte de poids) et non la cause. Claudia en est l’exemple criant, elle l’a subi de plein fouet.

Claudia et Constance ont commencé à se mettre au régime à peu près pour les mêmes raisons. Celles que racontent aussi très bien Gabrielle Deydier dans son livre “On ne naît pas grosse”. L’envie de rentrer dans un jean. “Un jour, je suis allée faire du shopping pendant les soldes. J’essaye un pantalon taille 36 et je ne rentre pas du tout dedans. Je me suis dit à ce moment-là que c’était la catastrophe, je ne comprenais pas comment c’était possible. J’ai acheté un jean en taille 38 et je l’ai vécu comme une humiliation, j’ai eu l’impression de m’être laissée aller, d’être une merde”, me décrit Constance. Qui à partir de ce moment-là, décide “de se reprendre en main”. Claudia, elle, souhaite devenir chanteuse, elle n’a que ça en tête. Elle regarde beaucoup de clips, dans lesquels évolue notamment une Christina Aguilera super skinny. “Elle était plus belle que moi, et donc plus maigre”, raconte Claudia. Alors, l’été avant sa rentrée en cinquième, pour “plaire enfin aux mecs”, elle s’impose un régime drastique. Sans aucune connaissance ou base médicale. Elle ne mange plus que 400 calories par jour. Panique si elle dépasse les 600, et compense alors avec beaucoup de sport. Ses repas ? “Des bâtons de crabe synthétiques, des yaourts, des fruits, beaucoup de compotes”. La food, qui la rendait si heureuse petite, cette passion qu’elle partage avec sa maman, perd tout son sens. Elle pense désormais plus calories que plaisir gustatif.

 

Même schéma pour Constance. Avant d’essayer d’entrer dans son jean taille 36 – on rappelle que la taille moyenne des femmes en France se situe entre le 40 et le 42 – elle ne réfléchit pas à ce qu’elle mange, fait parfois des excès, boit un peu trop depuis qu’elle est en école de commerce, mais n’a aucun problème réel de santé. Mais tout change quand elle se met à suivre les conseils d’un livre intitulé, et non ce n‘est pas une blague, “Comment entrer dans son bikini quand on a mangé du chocolat tout l’hiver”. Un programme minceur uniquement centré sur la perte de poids. Là aussi, on réduit les calories. On passe aux yaourts et aux fruits. On diabolise des aliments, on conscientise tout ce qu’on mange, on se prive. Manger un morceau de pain, ça me semblait inconcevable à cette époque”, analyse Constance.

Les voilà tombées dans un cercle vicieux. Plus elles maigrissent, plus on les encourage. Elles acquièrent ainsi une sorte de validation de la société. Ces compliments leur procurent des shots de dopamine, perdre du poids devient addictif. Elles veulent continuer, perdre toujours plus. Comme me le livre Claudia : “Quand j’ai vraiment commencé à maigrir, c’est allé très vite. En deux mois, j’ai perdu quinze kilos. J’étais métamorphosée à la rentrée. Petit jean serré, débardeur. Et les garçons ont commencé à me regarder autrement.” “Au début, je ne voulais même pas perdre autant, je voulais juste rentrer dans mon jean. Mais une fois que j’ai commencé, je ne voulais plus m’arrêter. Je me sentais plus belle, j’avais l’impression d’être une meilleure personne. Plein de gens me disaient que ça m’allait bien d’avoir maigri”, ajoute Constance.

 

Et alors qu’elles étaient en pleine forme, ces régimes ont des impacts réels sur leur santé. Claudia commence à avoir des vertiges très régulièrement, qui ne la quitteront pas avant plusieurs années. Elle se sent “diminuée”, a des problèmes de concentration. “Couchée dans mon lit j’avais constamment l’impression d’être sur un bateau qui tanguait, ou de tomber dans le vide”. Et quand elle consulte un médecin pour ce problème, il se contentera de la mettre sous anti-dépresseurs, à 17 ans. Il lui répète que c’est “dans la tête”. Dès qu’elle les arrête, les vertiges reviennent. Elle le dit sans détour, “j’étais anorexique”. Mais personne ne l’entend, ou ne lui conseille d’aller consulter un.e psy. Depuis, sa relation avec la nourriture reste conflictuelle. Elle est son réconfort quand ça ne va pas, et notamment quand elle tombe en dépression après l’arrêt de la musique, dans une période où elle cherche ce qu’elle va pouvoir faire ensuite.

C’est la première chose que je fais quand je suis triste, quand je suis contente, il y a toujours une raison de se jeter sur la bouffe“.

Le “yoyo

Claudia tombe régulièrement dans l’excès de nourriture, jusqu’à en avoir mal au ventre, être écœurée. “J’ai envie de manger absolument h24. Mais dès que j’ai mangé, je regrette. Je me dis que ça ne va pas faire du bien à mon corps.” Elle a des problèmes de digestion, elle se sent souvent lourde. “Le plaisir, il dure le temps que je mange, et après ça se transforme en malaise.” Elle maigrit, puis reprend du poids, le perd à nouveau. Après les régimes sévères, Constance oscille aussi entre excès et privations. Elle redécouvre le plaisir de manger lors d’un séjour à l’hôpital. Après deux jours en réa sans manger, elle s’exalte du simple goût d’un yaourt. Les repas, équilibrés, lui sont apportés à des heures régulières, elle retrouve certains aliments qu’elle a banni depuis longtemps, comme le pain, redécouvre sa faim. “Et je survis”, ajoute-t-elle avec un sourire. Elle se laisse un peu aller, lâche enfin la bride. Mais tout n’est pas réglé, loin de là, puisque Constance se met ensuite à alterner les excès le week-end, et les restrictions la semaine, un rythme tout sauf sain, toujours dans les extrêmes. Elle prépare Noël ou Pâques des semaines à l’avance. Tout ça à force d’entendre des phrases comme “calories don’t count on the weekend”. Pour Constance, “à partir du moment où l’on commence à réfléchir un peu trop à ce qu’on mange, on perd une innocence qui est dure à retrouver. Avant que je ne pense à toutes ces histoires, je pouvais manger des frites sans avoir le nombre de calories qui s’affiche dans ma tête. Une fois qu’on a conscientisé, c’est très dur de s’en défaire“.

 

 

Ces régimes ont rompu le rapport bienveillant, spontané, qu’elles entretenaient toutes les deux plus jeunes avec la nourriture. Déréglé leur équilibre. Depuis, elles se battent et tâtonnent pour le retrouver. “On n’est jamais vraiment débarrassé.e des TCA”, précise Constance. Ce parcours du combattant, fait de jours avec et de jours sans, elles l’évoquent sur leurs réseaux. 

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On est juste des gens comme vous, avec nos défauts

Claudia a hésité longtemps avant de parler ouvertement de ses troubles alimentaires sur le compte du No Diet Club. Fonder le No Diet Club, c’est aussi ce qui lui a permis de s’en sortir. Après l’arrêt de sa carrière de chanteuse, elle déménage à Londres, où elle lance le premier food tour d’une longue série, avec Antho, son acolyte dans la vie et dans ce projet. Elle vit “sa meilleure vie”, mange ce qui lui plaît, rencontre des nouvelles personnes tous les jours, fédère autour de ce qu’elle aime le plus, la food. Elle veut casser les codes, “ne faire que dans le gras”. Mais bien vite, les réseaux et les journalistes l’enferment dans cette case. “Celle de la nana junk food, qui ne mange que des burgers”. Une étiquette qui lui pèse et ne reflète pas la réalité. “On te suit pour un délire, et du coup tu n’oses plus en sortir”. En cachette, elle mange des salades et des plats plus “healthy”. Elle reçoit alors de nombreux messages lui posant cette éternelle question, celle à laquelle Constance a aussi droit régulièrement : “Comment tu fais pour garder la ligne ?”. Elle regrette le manque de réalisme de certaines narrations sur les réseaux. “Ces condensés de vie, qui ne sont pas la réalité”. Les profils faits d’un bloc. D’un côté les comptes super healthy, où on l’on ne montre que des aliments bien sourcés, de l’autre les comptes de food porn et de junk food. “Je sais que même certaines personnalités dans les médias food ne montrent pas tout ce qu’ils.elles font. Ils.elles ne montrent que les restaurants stylés, le marché et les bons produits. Mais les petits trucs crades qu’ils.elles vont manger, non. Alors qu’ils.elles sont comme tout le monde”. On a tous.tes envie, parfois, d’une pizza surgelée, d’un McDo, d’un verre de Coca…

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Alors, elle comprend qu’il faut en parler, montrer la réalité. L’étoilé Michelin qui côtoie le kebab. Le burger du midi, la salade du soir, les maux de ventre. Elle sait qu’elle est paradoxale, à “inviter tous les jours à manger ce qu’on veut”, et à évoquer à côté ses problèmes de digestion. C’est aussi pour ça qu’elle a hésité à en parler, mais son authenticité a pris le dessus sur le business. Claudia est connue et appréciée justement parce qu’elle dit ce qu’elle pense. Elle s’exprime quand ça ne va pas, évoque clairement ce qui la saoule, affiche les gens qu’elle n’aime pas. C’était alors logique qu’elle applique la même transparence à son rapport à la nourriture. Elle n’est pas un modèle, elle n’est pas nutritionniste. “On est juste des gens comme vous, avec des défauts”, rappelle-t-elle à ceux.celles qui la responsabilisent pour ce qu’ils.elles mangent. Certains jours elle contrôle, d’autres elle mange trop et a mal au ventre. “C’est bien pour celleux qui s’identifient à moi de savoir qu’il y a des conséquences à tout. Et que si on mange trop gras tout le temps, on a des bobos au ventre.” Elle en parle avec sa communauté, très réceptive sur le sujet. C’est d’ailleurs pour avoir les retours de ses abonné.e.s que Claudia a décidé d’évoquer ses troubles alimentaires sur Instagram. “J’avais besoin d’en parler, parce que j’avais aussi besoin de conseils. J’ai été voir des médecins pour certains problèmes, et je n’ai pas eu les réponses dont j’avais besoin”. Elle est sûre de ne pas être la seule. Et elle ne se trompe pas. Les témoignages qu’elle reçoit en retour sont nombreux. “Beaucoup de filles comme moi. Beaucoup de maux incompris par la médecine.


Même réception du côté de Constance. Qui dès qu’elle ouvre son compte food reçoit elle aussi des commentaires déplacés. Ceux qu’elle a envoyés elle aussi par le passé aux autres, quand elle n’était pas bien dans sa peau, pour se convaincre qu’elle était sur la bonne voie. “Tu manges combien de repas par jour ?”, “Tu fais que manger !”… “Dans leur tête ça n’est pas malveillant, ils.elles pensent bien faire, c’est juste que sur les réseaux aujourd’hui, on se permet de faire ce genre de réflexions à des inconnu.e.s”, explique Constance. Elle décide d’inverser le rapport, de faire de ces remarques négatives, un mouvement positif, l’occasion de communiquer de “bons messages. “Dès que je reçois ce genre de réflexions, je les partage et j’y réponds publiquement. Pas pour me plaindre, mais parce que je pense que c’est important d’en parler. Ça en vaut la peine, si on n’en parle pas, ça ne va jamais changer. Les gens qui envoient ça ne se rendent pas compte que c’est déplacé. Tu n’es pas censé.e poser des questions à quelqu’un sur son poids. Tu ne connais pas mon rapport à mon corps, mon histoire. C’est le genre de messages qui peut te faire basculer.” Constance a une communauté, et donc une responsabilité à ses yeux

Là encore, les retours ne se font pas attendre. Ce sont même ses stories sur le sujet qui suscitent le plus de réactions sur son compte, preuve de leur résonance chez beaucoup d’entre nous. “Des gens auxquels je n’ai jamais parlé s’engagent”. Elle ajoute, “Je n’ai pas l’impression de dire quelque chose de révolutionnaire, mais les gens me disent qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ça, que ça fait du bien de le lire”. Dans celleux qui la suivent, beaucoup souffrent de troubles du comportement alimentaire, et parlent de “thérapie” en évoquant son compte. “Le fait de regarder quelqu’un manger avec appétit, ça remet le plaisir dans l’équation. Ça les aide beaucoup à dédiaboliser la nourriture”, décrit Constance. Qui me partage avec émotions certains messages reçus, qu’elle n’oubliera pas de si tôt.

 “Tu m’aides à combattre mes troubles, grâce à toi j’ai jeté ma balance, je m’autorise à goûter de choses nouvelles. Tu m’as aidée à m’en sortir”. 

Si son objectif de départ était simplement de partager ses dégustations, Constance, en s’exprimant ouvertement sur le sujet et avec honnêteté depuis le début, est devenue une sorte de référence sur la question, souvent interviewée par les médias. Elle participe à faire des réseaux sociaux “a better place” pour tous.tes. C’est le compte qu’on a envie de suivre, pas celui qui nous complexe et nous angoisse. Celui qu’on garde même quand on fait le vide. Elle souhaite sortir les TCA de l’ombre, les imposer dans le débat public. “Plus on en parle, plus on va se rendre compte que c’est général.” En montrer une autre vision, plus ordinaire, plus insidieuse aussi, loin de la mannequin qui se fait vomir ou des filles qui finissent à l’hôpital. Dire que d’autres sont passées par là, à différents degrés, sans que cela ne se voit forcément. Comme EnjoyPhoenix, suivie sur Youtube par près de 4 millions de personnes, et qui évoque de plus en plus son parcours avec le poids dans ses vidéos.

 

Des parcours qui se vivent dans la nuance. “On n’en sort jamais complètement, il faut accepter les jours sans. Et si on est présent sur les réseaux, parler des deux. Ne pas faire passer les troubles alimentaires pour quelque chose de honteux, que l’on doit cacher.” L’objectif c’est justement de montrer comment vivre avec au quotidien. Constance me raconte comment, il n’y a pas si longtemps, elle a pleuré devant une photo d’elle où elle s’est trouvée énorme. Elle a eu l’impression de trahir la cause. Avant de réaliser qu’elle avait le droit aussi “de ne pas être bien”. C’est la vraie déconstruction, celle qui prend du temps, avec des hauts et des bas, des rechutes. “On est tellement conditionné.e.s que le chemin est long. Il faut accepter les faux pas, nous sommes juste humain.e.s.”. Elle invite à la body-neutrality, salue les comptes de body-positivism qui ont “contribué à la normalisation des corps”, mais souhaite aujourd’hui encore plus de liberté et de bienveillance sur Instagram. Qu’on ne culpabilise pas non plus celleux qui veulent faire des régimes, celleux qui sont minces et l’affichent. Il suffit de scroller un peu dans les commentaires sous les photos de la Youtubeuse Horia pour tomber sur ce genre d’attaques. Ne pas rajouter de nouvelles injonctions, à la minceur, comme à la rondeur. “Sinon, on ne s’y retrouve plus. On a le physique qu’on a, et on ne devrait pas être jugé.e là-dessus, se sentir coupables de perdre du poids ou avoir l’impression de desservir la cause.

Se sentir bien, au-delà du poids

Aujourd’hui, Claudia comme Constance invitent surtout leur communauté à trouver un équilibre. “Rien n’est mauvais en soi. On peut manger de tout, mais sans excès”, défend Constance. Cet équilibre dont me parle Suzie Desmet, naturopathe, avec qui j’échange sur le sujet, et qui est surtout propre à chacun.e. Elle me rappelle que l’on est pas tous.tes fait.e.s pour “avoir un IMC à 19″. Nous avons tous.tes un poids de forme à trouver, “celui dans lequel on aura une relation libre par rapport à l’alimentation” et qui oscille ensuite d’un ou deux kilos. “Le poids de forme, c’est quand on ne se prend pas la tête avec l’alimentation, qu’on a une relation complètement sereine, qu’on est actif.ve sans réfléchir outre mesure au sport”, m’a-t-elle expliqué.

 

Mais un poids de forme compliqué à définir dans un univers où les produits industriels viennent perturber notre notion de faim en jouant sur la glycémie. Tout comme les constructions sociales, qui nous ont fait croire pendant trop d’années que la minceur était synonyme de bonne santé, et que nous étions tous.tes destiné.e.s à être mince. Alors même que ces discours ont été construits par des marques, souhaitant tout simplement nous vendre des produits de régimes, des compléments alimentaires… Et alors qu’on sait aujourd’hui que les régimes échouent, à 95%.  Et qu’on peut avoir un IMC à 18 et “ne plus avoir de règles, être déprimé.e”. C’est comme le mythe du petit-déjeuner, “repas le plus important de la journée”, conceptualisé par des marques de céréales. Constance invite sa communauté à se renseigner sur ces constructions, partage de nombreuses ressources sur la question. Pour que chacun.e puisse comprendre d’où vient ce qu’on qualifie de “naturel” aujourd’hui, avant de se mêler de l’alimentation d’autrui. Cette déconstruction, Suzie Desmet, invite à la faire aux côtés d’un.e psy, car nos interdits remontent souvent de loin. Elle évoque aussi l’hypnose, qui peut permettre de gérer ces constructions, souvent intégrées en nous profondément et de manière inconsciente.

 

Il faut aussi cesser de séparer systématiquement le corps de l’esprit. Cesser de chercher à atteindre ce “fantasme absurde” dont parle Mona Chollet dans Beauté Fatale, celui d’exister sans corps. Le corps, “ennemi dont on se méfie”, “siège de pulsions“. Au contraire, réunir à nouveau physique et mental pour un bien-être global. En naturopathie, d’ailleurs, l’alimentation est un pilier parmi d’autres pour “soutenir la vitalité de quelqu’un”. À ses côtés, l’exercice physique, le sommeil, la gestion des émotions. “Parce que bien souvent l’alimentation est une conséquence d’autres problèmes, et non la cause. Ce qu’explique aussi Gabrielle Deydier dans son livre, “On ne naît pas grosse. Même après une chirurgie bariatrique, la reprise de poids est fréquente. D’où l’importance d’un suivi psychologique dans les troubles alimentaires.

 
 
 
 
 
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Constance défend aussi et surtout la notion de plaisir. Ne pas ramener toujours l’alimentation au poids. Avec le nom de son compte Insta, Constance revendique clairement sa faim et affiche sa joie de manger, son appétit. Souvent, celleux qui regardent son compte ont l’impression que si elle partage cette nourriture, elle compense derrière, notamment par le sport. “On ne peut jamais penser le plaisir seul”, regrette-t-elle. La nourriture, rappelle Suzie Desmet, est un besoin vital, mais autour duquel gravite aussi une dimension sociale, culturelle, émotionnelle. Notamment liée à nos neurotransmetteurs, “si je mange quelque chose qui me plaît beaucoup, je vais avoir un petit shot de sérotonine”. C’est pourquoi, elle définit d’ailleurs une alimentation saine comme “une alimentation qui répond à tous ses besoins, autant physiologiques que psychologiques et émotionnels”. L’alimentation doit être naturelle, ne pas générer de frustration. Elle m’explique que le problème des régimes, notamment pour les personnes qui ont des TCA, est de tout rationaliser, “on se fait des plats validés intellectuellement, mais qui n’apportent aucun plaisir gustatif, et à la fin de la journée, on craque”. La clef, c’est d’apprendre à écouter son corps, respecter sa faim. “Il n’existe pas d’aliments qui font grossir ou maigrir. Vous pouvez manger de tout. Ce qui entraîne la prise de poids, c’est de manger après les signaux de satiété”, explique une endocrinologue à Gabrielle Deydier.

 

Constance accepte désormais de ne pas terminer son assiette et de faire des restes, comme de quitter la table d’un resto “sans sortir en roulant, le jean déboutonné”. Elle ne cultive plus ce sentiment de rareté dans la nourriture qui pousse aux excès. L’objectif pour Suzie Desmet, c’est d’atteindre “une alimentation extrêmement variée, qui couvre tous ses besoins, apporte tous les nutriments nécessaires et sécurise le bien-être des personnes”, manger de tout pleinement, avec plaisir. S’autoriser à sauter un repas parce qu’on n’a pas faim. Sortir les aliments de la liste des interdits, qu’ils soient tous équivalents, pour que le choix se fasse naturellement, selon ses besoins et ses envies. Constance s’amuse à rappeler que notre corps fonctionne quand même plutôt bien, que c’est normal d’avoir envie l’été de choses plus légères, mais d’avoir besoin de chocolat et de plats réconfortants l’hiver pour tenir face au froid. Ce principe, c’est celui défendu par l’alimentation intuitive, un concept à l’opposé des régimes, développé par deux diététiciennes américaines. Qui consiste à revenir à un rapport intuitif et spontané à la nourriture, celui que nous avons tous.tes quand nous sommes enfants, avant qu’il ne se perde avec l’éducation et la pression sociale exercée sur le corps. Dire stop quand on n’a plus faim, refuser un aliment qui ne nous plaît pas. Pour Suzie Desmet, “On a tout ça en nous, mais la société et l’éducation ont fait qu’on a un peu perdu ses repères”.

 

Je pense à la petite Claudia qui dévorait “des sandwichs thon mayo au goûter” et les bons plats en sauce de sa maman avec bonheur et appétit, sans se poser de questions. Avant que le regard des autres et les clips de Christina Aguilera ne viennent perturber sa notion de la beauté et du poids juste. Et je comprends que ses bruits de bouche assumés en story, que certain.e.s lui reprochent, sont un vrai cri du cœur. Un moyen de revenir à cette innocence perdue. Un rappel du chemin parcouru avant de retrouver le plaisir de manger, et celui encore à parcourir.

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Une réponse

  1. Bravo pour cet article et merci à Claudia et Constance pour le courage dont elles font preuve en exposant ouvertement ce sujet sensible et intime pour que d’autres personnes qui souffrent du même problème se rendent compte qu’elles ne sont pas seules et qu’il est possible de voir les choses autrement !
    Merci !

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Écrit par

Juliette Mantelet

Photos par

Constance Lasserre
Claudia Concha

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