24 novembre 2021

Tribune d’une  sage-femme en colère

Écrit par Alice Barbier

Le temps d’un expresso

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En octobre 2021, près de 7 000 sages-femmes et étudiant.es défilaient dans la rue. Du jamais vu dans la profession… Car trop, c’est trop. Le 23 novembre à la suite de ces mouvements, nous obtenons 500 euros de plus par mois pour les sages-femmes hospitalières, c’est insuffisant et je vais vous expliquer pourquoi. Qui entend parler aujourd’hui de la mise en danger des femmes et des nouveau-nés dans notre système de santé tel qu’il est ?

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manifestation_sage_femme_pancartes_naissance
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La fameuse « Bébé box » du gouvernement a certainement beaucoup fait parler d’elle ces derniers temps. L’annonce a même été suivie de nombreuses contestations sur les réseaux sociaux et d’articles critiques dans la presse. Si les gens, et surtout les femmes, comprennent à quel point cette initiative est ridicule et paternaliste (apprendre aux mères à prendre soin d’elles par des diktats et par des cosmétiques), tout le monde devrait s’alarmer de ce que les sages-femmes tentent de dénoncer massivement aujourd’hui

 

 
 
 
 
 
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Une publication partagée par Illana Weizman (@illanaweizman)

 

 

Notre système de soins se détériore. Chaque jour. Et dans le domaine de la santé, au-delà du combat féministe, on parle de vies humaines. Rien n’est au-dessus de cela, et aucune pratique institutionnelle ne devrait les mettre en danger sans conséquence

“ Laisser le système s’enfoncer de la sorte, c’est consentir ”

Comment ça, la sage-femme n’est pas juste une accoucheuse ? 

Saviez-vous que la sage-femme (ou maïeuticien, car près de 3% sont des hommes) assure les suivis gynécologiques pour toute femme en bonne santé, la prescription des contraceptions, les IVG, les dépistages de cancer du sein ou de l’utérus, des IST/MST ? En plus de tout le suivi médical de grossesse, le post-partum pour la mère et le nouveau-né, les sages-femmes s’occupent aussi des urgences obstétricales, gynécologiques, de l’accouchement, de la réanimation du nouveau-né…. Et cette liste est loin d’être exhaustive.

 

Pour un tel suivi, vous mettriez le prix fort ? Malheureux.se, la consultation sage-femme ne coûte que 25 euros. Alors même qu’elle dure toujours au minimum 30 minutes. La durée de la séance est importante, car il n’y a pas que le médical qui compte dans une consultation, la santé mentale et la parole jouent aussi. Qui sait, vous êtes peut-être en danger à la maison mais personne ne vous le demande jamais.

 

Si vous ne saviez pas tout ça, ce n’est pas un hasard. On pourrait croire à une mauvaise communication sur nos compétences. On pourrait penser que notre manque de visibilité, notre absence de promotion est une maladresse, un pur manque de temps ou d’argent. 

  • « Depuis tant d’années ? »
  • « Oui oui, sans aucun doute, ce n’est qu’une erreur. »
  • « Alors Mr le Gouvernement, faites quelque chose ! » 
  • ….[pas de réponse] 

 

Qu’y a-t-il de pire qu’un mensonge comme réponse ? L’absence pure et simple de réponse. Rien n’est plus condescendant. À l’image de ce politicien qui, en plein débat, coupe tout simplement le micro de son interlocutrice pour qu’elle ne puisse rien lui rétorquer. Le summum du dédain, du mépris institutionnel auxquels les sages-femmes font face depuis toujours et particulièrement depuis le mouvement de grève exceptionnel d’octobre dernier.

 

Dans le rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) sur l’évolution de notre profession, on a pu lire que les sages-femmes sont sous « l’autorité médicale, intellectuelle et morale » des gynécologues. Tiens donc, vraiment ? Non, impossible ! Cette phrase moyenâgeuse est irréelle. Et à côté on nous assène que l’on est une profession médicale, autonome dans le champ de la physiologie, responsable pénalement et médicalement de nos patientes et de leurs enfants. Serait-ce encore une « erreur », aujourd’hui en 2021 ? Décidément, ils ont la bourde facile ces politiciens.

 

Et dans ce même rapport, lorsque l’on parle de ceux qui « construisent les connaissances sur la grossesse et les accouchements », ce ne sont pas les sages-femmes auxquelles ont fait référence, évidemment, mais les médecins. Dire cela, c’est nier même notre existence et notre travail. Être spécialiste de la physiologie de la femme, c’est littéralement le métier des sages-femmes. Mais cela reviendrait à qualifier les sages femmes d’« expertes », de « spécialistes ». Et ça, jamais de la vie, ça leur arracherait la langue. On pourrait faire 10 ans ou 20 ans d’études médicales, on n’accordera JAMAIS aux femmes la responsabilité et l’expertise de la santé des femmes. Ainsi, si votre sage-femme est capable de soigner votre infection urinaire lorsque vous êtes enceinte, un mois plus tard, une fois accouchée, vous ne pourrez pourtant pas revoir votre sage-femme avec les mêmes symptômes. Elle ne pourra plus vous soigner. Désormais il vous faudra aller voir un docteur, les cinq ans d’études médicales de la sage-femme ne suffisant apparemment plus.

 

Parfois je souhaite le pire à ceux qui nous dirigent. Je leur souhaite de vivre une seule de nos journées. De vivre une hémorragie de la délivrance, sentir ses jambes et ses pieds tellement trempés de sang que l’on a froid aux orteils. Endurer le silence d’une chambre à la naissance d’un enfant mort-né, où l’on veut hurler juste pour briser ce silence, car ni les parents ni l’enfant ne font le moindre bruit. De garder la tête froide, son pouls stable, pendant une réanimation néonatale car chaque geste est calculé, chaque seconde un algorithme mental précis, ni nos mains ni notre cerveau ne pouvant nous trahir, sous peine de…

 

De quoi ? Perdre cet enfant ? Tout le monde s’en moque. Pas les parents c’est vrai. Pas la sage-femme non plus, c’est vrai aussi.  Mais tous les autres oui, ne vous leurrez pas. Car laisser le système s’enfoncer de la sorte c’est consentir, surtout lorsque nous alertons sur ce qui se passe depuis des années, et le crions depuis des mois. Mais le micro, encore une fois, est coupé.

 

On parle de conscience professionnelle. Ce ne sont pas des mots vides, ils traduisent un cœur passionné et une éthique sans faille. Cette même conscience qui est si facilement utilisée comme une arme contre les soignants lorsqu’ils osent faire grève. Comme si la mise en danger des patients était de notre fait et non liée plutôt à ces conditions que l’on dénonce (il est si aisé de retourner la situation). Dans le secteur de la santé, nous n’avons aucun moyen de pression, aucun levier, car même en grève, même en burn-out, nous assurons le travail. On vient s’occuper de vous, vous soutenir, vous soigner, vous sauver parfois, vous ou votre enfant.

“ Un monde sans sages-femmes est un danger pour nos droits ”

Qui accepte de travailler dans ces conditions? 

Les soignants, vos sages-femmes. D’ailleurs, peut-on encore parler de travail lorsque l’on se tue à la tâche ? Sans la paye adéquate, dans des conditions insoutenables et dangereuses, en souffrance constante et en subissant quotidiennement toutes sortes d’humiliations patriarcales.

 

Nous le faisons pour vous les Femmes. Parce que l’on sait qu’un monde sans sages-femmes est un danger pour nos droits, notre santé génésique et le respect de la physiologie. Simone Veil le savait bien quand elle disait : « Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ». 

 

L’inaction est dramatique, on a la rage pour vous, on a la rage pour nous !  Soutenons-nous, nous partageons le même combat.

Écrit par

Alice Barbier

Photos par

Céline Payen Cochin pour L’Horizon
Le Monde
France Bleu 
Le Dauphine Libéré 

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