20 décembre 2021

Au cœur des secrets familiaux avec Morgane Ortin & Charlotte Pudlowski

Écrit par Juliette Mantelet

Le temps d’un allongé

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J’ai mis du temps avant de me décider à écouter le podcast de Charlotte Pudlowski, Ou peut-être une nuit, qui raconte l’inceste subi par sa mère et analyse l’inceste comme un moyen terrible de perpétuer les dominations dans notre société moderne. Celle des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants… Je ressentais une sorte de peur un peu inexpliquée et égoïste de m’y confronter. D’affronter le bruit ? De ne plus pouvoir fermer les yeux ? Et puis, à la rentrée, quand le livre issu du podcast est sorti, je me suis rendu compte qu’un an avait passé et que je ne l’avais toujours pas écouté. Alors, un soir, à minuit, dans une rame déserte du RER B, j’ai commencé. Et j’ai été happée. J’ai passé une grande partie de la nuit à l’écouter. Dans le noir, les voix de Charlotte et de sa maman résonnaient en moi. À peu près au même moment, j’ai appris que Morgane Ortin, fondatrice du compte Amours Solitaires, sortait un livre sur les secrets d’inconnus récoltés via son Instagram et sur la dimension politique de ces secrets. En naviguant sur son compte, j’ai compris qu’elle avait, elle aussi, mené une enquête au sein de sa propre famille, notamment auprès de sa mère. Elle évoquait avec justesse l’aspect générationnel de la libération de la parole et parlait même d’une
« génération qui a envie de parler et de bouleverser les codes de communication de la famille ».

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Avec cette enquête, Morgane a découvert à tout juste trente ans l’histoire de sa grand-mère. Cette dernière a été mariée de force et piégée dans une relation où les violences conjugales étaient nombreuses. Ces violences subies notamment pendant sa grossesse ont, peut-être, déclenché la sclérose en plaques de la mère de Morgane. Dans Ou peut-être une nuit comme dans Le Secret, c’est aussi cette place particulière donnée aux mères, entre hommage et célébration d’un amour fusionnel par-dessus tous les silences qui m’a bouleversée. L’envie de les réunir m’est alors venue presque immédiatement, pour les faire dialoguer autour de cette puissance des mots, de la parole. « Cette parole de l’intime qui contient des révolutions », comme l’exprime Charlotte. Évoquer aussi cette méthodologie de l’enquête familiale et comment on se sent, une fois les secrets dévoilés. Creuser le secret des mots dont nous avons fait notre métier et prolonger le bruit.

“ Mon éditeur ne faisait que me demander pourquoi ça m’intéressait autant le secret ”

Interview croisée d’un mardi matin d’hiver

 

Qu’est-ce qui vous rapproche toutes les deux ?

 

C.P : Je pense que nos centres d’intérêts sont très proches, mais que nos cheminements pour arriver à ce sujet-là le sont aussi. Quand j’ai commencé à travailler sur le podcast Transfert, je connaissais l’histoire de ma mère, mais ça n’était pas du tout un truc sur lequel je travaillais. Et j’ai fait Transfert, qui parlait énormément de secrets de famille, sans réaliser que ça en parlait. Et c’est un de mes meilleurs amis, qui est écrivain aussi, qui m’a fait m’en rendre compte. Pour moi, ce qui m’intéressait, c’était l’intime en général. Comme toi Morgane, qui dis que tu es une militante de l’intime. Je pense qu’en tant qu’auteur, on se rend compte au fur et à mesure des années à quel point tout ce sur quoi on travaille est très souvent lié à soi. Quand je relis aujourd’hui ma note d’intention pour le podcast Entre, où je parlais déjà des enfants qu’on n’écoute pas, que l’on ne veut pas entendre, je me rends compte de ce fil-là

 

M.O : On se rapproche en effet sur ça. Quand j’ai commencé à créer les boîtes à secrets sur Instagram et à récolter les secrets des gens, mon éditeur ne faisait que me demander pourquoi ça m’intéressait autant le secret. Et je ne comprenais pas sa question. Je lui répondais que c’était de l’intime et des expériences du silence intéressantes, mais en fait, au fur et à mesure, j’ai compris sa question. Ça voulait dire : qu’est-ce que ça réveille en toi ? 

 

C.P : Je trouve Morgane que dans ton travail, les questions qu’est-ce que ça veut dire aimer, et comment on se parle quand on s’aime sont très présentes. Et à quel point la parole est liée à l’amour. Ça a été une de mes grandes questions. La question qui préside Ou peut-être une nuit, c’est comment avec ma mère on pouvait s’aimer autant et ne pas s’être dit ça ?

“ Qu’est-ce qu’on est capable de dire aujourd’hui ? ”

Quel lien faites-vous entre nos générations et la parole ?

 

C.P : Je m’interroge justement beaucoup sur le rapport de notre génération au secret. Et sur ce qu’on est capable de dire aujourd’hui. J’aimerais beaucoup lire ou écrire quelque chose sur ce qui fait que notre génération est tellement obsédée par la parole. Il y a quelque chose de particulier dans notre époque, où on passe notre temps à se dire : qu’est-ce que tu as le droit de dire ou pas ? Qu’est-ce qui blesse les gens ou pas ? Quels mots tu dois employer ? Et le féminisme a vachement investi toute cette question du langage. Je me demande quel a été le point de bascule. Je ne sais pas si c’est parce qu’on est dégagé en tant que société d’un certain nombre de problématiques qui font qu’on peut s’interroger sur le symbolique…

 

M.O : Et tu ne crois pas que c’est beaucoup lié aux réseaux sociaux ? 

 

C.P : Mais est-ce que c’est juste qu’on se parle plus, donc qu’on s’interroge plus sur le langage ?

 

M.O : Je pense qu’avec les réseaux sociaux il y a cette question que la parole devient publique, beaucoup plus qu’avant. Du coup ça fait se poser beaucoup plus de questions sur la portée de la parole, à quel point elle est politique. Maintenant, n’importe qui peut avoir une portée publique, et se pose alors de manière plus forte la question de la responsabilité de la parole. 

 

Et qu’en est-il des secrets et des réseaux sociaux ?

 

M.O : J’avais lu quelque chose sur le rapport des secrets aux réseaux sociaux, qui disait que la forme écrite était antinomique au secret par nature, parce qu’il y avait toujours le risque qu’elle soit diffusée. Donc qu’un secret, presque, ne pouvait pas être écrit, et que les réseaux sociaux, c’était porter encore plus cette contradiction à son paroxysme. 

 

C.P : J’ai été très étonnée de voir à quel point les gens te faisaient confiance sur les réseaux avec leurs secrets. Même par erreur tu aurais pu faire un screenshot, oublier d’anonymiser. Les gens t’ont livré des choses extrêmement intimes, parfois dangereuses, comme le fait de coucher avec la femme d’untel… 

 

M.O : Je pense que ça vient du lien de confiance qui s’est construit avec Amours Solitaires depuis des années. Moi-même j’étais très surprise les premières fois. Si bien que tu ne sais pas trop quoi en faire. Ça te donne une responsabilité. J’ai beaucoup questionné les gens sur la raison pour laquelle ils s’étaient confiés, ça m’intriguait. La plupart du temps, ce qui revenait, c’est que c’était pour se dire que ça existe quelque part. Il y avait aussi ce frisson de danger, de se dire qu’il y a tellement de gens qui vont confier leur secret, qu’il y a une chance très minime que je le voie, et c’est comme si ce petit danger faisait la poésie du secret. Le vertige de la petite prise de risque. Je pense aussi que le fait de le proposer dans une forme si courte, “écris ton secret”, sans détail, avec très peu de place, juste le formuler, c’est un exercice de conscientisation de ton secret que tu fais rarement ailleurs. D’un coup, ça le fait exister d’une manière simple et brute. Je pense qu’il y a plein de gens qui l’ont formulé pour la première fois.

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“ L’amour permet pas mal de choses en termes de compréhension et de déconstruction des dominations ”

Comment sentir si c’est le bon moment de faire parler ses proches ? De les amener à cette libération des secrets ?

 

C.P : Pour ma mère (concernant l’inceste qu’elle a subi par son père, le grand-père de Charlotte Pudlowski ndlr), ça s’est fait progressivement, plus comme une conversation. Par contre, elle m’avait d’abord dit qu’elle n’en parlerait pas tant que mon père serait en vie. Quand elle en a parlé à mon père une première fois, en lui disant, « Charlotte va faire un podcast, elle va m’interviewer », il n’a pas réagi. Ma mère ne savait pas s’il avait entendu, pas entendu, pas voulu entendre. Du coup c’est moi qui lui en ai parlé, progressivement, par touche. Je lui ai dit une première fois que j’allais faire ce podcast, il n’a pas réagi. Quelques mois plus tard, j’ai déjeuné seule avec lui et je lui ai dit : « Tu sais, le podcast dont je t’ai parlé, je le fais toujours, je vais vraiment le faire, j’ai interviewé maman ». Je pense que le fait que ça se soit passé sur deux ans a été ma grande chance. Lui il évoluait au fur et à mesure, moi j’apprenais énormément de choses que je lui communiquais sur mes travaux. Pourquoi c’était important, ce que c’est l’inceste, combien de personnes ça représente, que c’était 98% des hommes, que c’était un enjeu féministe… Je l’impliquais. Et mon père c’est quelqu’un, même si ce n’est pas le plus grand féministe au départ, qui est vraiment dans l’amour. Ils s’aiment très fort avec ma mère, ils nous aiment très fort, c’est un très bon père, et par amour, je pense qu’il est capable de comprendre plein de choses. Globalement, je pense que l’amour permet beaucoup de choses en termes de compréhension et de déconstruction des dominations. Ma sœur, je l’ai interviewée et elle a fait un peu comme mon père. Elle m’a dit que je pouvais l’enregistrer, mais qu’elle ne voulait pas le savoir. Elle ne voulait vraiment pas voir le micro. Je la trouve bouleversante parce que c’est quelqu’un d’extrêmement fort, qui parle beaucoup, mais se dévoile assez peu. C’est un énorme cadeau qu’elle m’a fait. C’est presque plus un cadeau par rapport à ma mère, qui y trouvait un intérêt intellectuel, qui a appris des choses. Ma sœur elle l’a fait gratuitement parce qu’elle n’a pas écouté le podcast, ça la gêne. Quand elle m’entend à la radio, elle l’éteint.

 

Et qu’est-ce que ça te fait ressentir ?

 

C.P : Ça me fait de la peine pour elle, parce que ça a été une telle libération pour moi, de travailler sur ce sujet, de comprendre des choses… Ça m’a vraiment libérée intellectuellement, intimement. Et j’ai l’impression qu’elle m’a énormément protégée, c’est ce que j’écris dans le livre. Elle m’a servi d’armure, elle a été extrêmement forte pour moi. Elle m’a même protégée d’hommes quand j’étais très jeune, et que j’aimais bien les mecs un peu plus vieux, et qu’il aurait pu m’arriver des trucs pas cool. Je ne trouve pas ça juste qu’elle ait pris la souffrance de plein fouet et qu’elle ne la déconstruise pas.

 

Comment accepter justement que certains proches ne veulent pas parler ?

 

C.P : Je pense qu’on ne peut pas forcer les gens. On peut juste les écouter le mieux possible. Et parfois, quand tu écoutes vraiment bien, il y a des choses qui se débloquent aussi pour les gens. Une possibilité naît alors d’être vraiment dans la parole, sans être concentré sur la souffrance de l’autre, ou l’impossibilité de l’autre à entendre, et du coup ça leur laisse une place qui les autorise à réfléchir, à se reposer aussi sur toi et à déconstruire.

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“ Je me demande  quels ont été les impacts sur ma personnalité aujourd’hui de ne pas savoir pendant toutes ces années ”

Comment ça s’est passé pour toi Morgane ? Tu savais en commençant ce projet que tu allais aussi creuser tes secrets familiaux ?

 

M.O : C’était très flou. Plus je faisais des entretiens, plus ça réveillait des souvenirs d’enfance chez moi, que j’écrivais au fur et à mesure, jusqu’à me rendre compte que si ça m’intéressait tant, et si je me retrouvais tant dans les récits intimes des autres, ça n’est pas parce que j’avais beaucoup de secrets, mais c’est parce qu’on m’avait caché beaucoup de choses. J’analysais au fur et à mesure ce que ça créait dans des vies d’ignorer des choses, de ne pas savoir, d’avoir des doutes, d’être dans l’incompréhension, d’être dans le flou parce qu’on sait qu’il y a quelque chose mais on ne sait pas vraiment ce que c’est… Et après que certains secrets m’ont été révélés, comme la maladie de ma mère, je me suis demandé de plus en plus quels avaient été les impacts sur ma personnalité aujourd’hui de ne pas savoir pendant toutes ces années. Est-ce que c’est pour ça que je culpabilise autant de tout aujourd’hui et que j’ai l’impression de ne pas faire assez bien les choses ? Parce que c’était sous mes yeux, et que je ne l’ai pas vu. Cette culpabilité a posteriori de me dire : comment j’ai pu vivre une vie d’enfant et d’adolescente si légère alors qu’elle était tellement malade et que je ne le voyais pas ? Au fur et à mesure que je faisais des entretiens, quand je voyais le bien que ça faisait aux personnes avec lesquelles je parlais, et quand je voyais que j’étais de plus en plus à l’aise à le faire, je me disais que ça serait quand même vachement bien d’arriver à le faire avec des personnes qui font partie de ma famille et que j’aime. Déjà pour avoir des réponses, mais en plus pour faire du bien autour de moi. J’avais de plus en plus l’impression d’avoir un rôle à jouer, et d’être la seule dans ma famille à pouvoir le jouer. J’ai écrit le livre, sans me préoccuper de ça. Par contre j’écrivais tous les souvenirs d’enfance qui me revenaient. Et quand j’ai mis le point final au dernier chapitre, je savais. Je savais qu’il fallait que j’aille leur parler. Mais je ne savais pas comment faire. 

 

Quelle méthodologie as-tu suivie alors ?

 

M.O :  J’ai d’abord appelé ma mère en lui disant que j’étais en train de finir d’écrire le livre et que j’aimerais venir dans le Sud une semaine. Elle était ravie, elle m’a répondu que c’était bien, que j’allais pouvoir avoir du calme. Alors je lui ai dit que j’aimerais bien, aussi, qu’on se parle. Que ça n’était pas vraiment du calme que je venais chercher. On a alors mis en place une méthodologie dans la famille. On s’est demandé à qui je pouvais parler, qui allait poser problème. Et tout de suite ma mère, qui est celle qui a pourtant le plus de difficultés à parler, s’est mise à m’encadrer. C’est très beau, c’était sa manière de me dire qu’elle me soutenait et qu’elle allait m’aider à tout mettre en œuvre pour que les autres me parlent, même si elle ne le faisait pas forcément elle. J’avais ainsi mon plan établi : écrire un mail à mon père, appeler ma grand-mère… Sauf que j’ai mis trois semaines à le faire, je n’y arrivais pas. J’avais écrit le mail mais je n’arrivais pas à l’envoyer, j’avais tellement peur. Je ne faisais que repousser. Et un matin je me suis réveillée et je me suis dit, “c’est le jour”, et j’ai tout fait.

 

Tu disais quoi dans ce mail à ton père ?

M.O : Je lui expliquais toute la démarche de mon livre, que j’avais besoin d’avoir des réponses, qu’il y avait plein de choses que je ne lui avais jamais dites, plein de choses qu’il ne m’avait jamais dites et qu’il y avait beaucoup de choses qui m’avaient énormément blessée, et qu’aujourd’hui je me sentais capable d’en parler. Je terminais en lui disant que mon but, comme toujours, n’était pas de créer de la souffrance mais de pouvoir libérer des choses qui étaient tues dans notre famille, que je l’aimais malgré tout ce qu’il s’était passé et qu’il pouvait prendre le temps qu’il lui faudrait. Mon père, je n’aurais pas pu lui dire par oral. Il y a aussi des modes de communication qui sont différents selon les membres de ma famille, et mon père je sais que j’ai du mal à lui parler oralement parce qu’il a cette manie de toujours attendre quelques secondes avant de me répondre qui va me déstabiliser. Il faut s’adapter, choisir le bon médium. 

 

Et pour ta grand-mère ? 

 

M.O : Ma grand-mère allait fêter ses 80 ans, et quand je l’ai appelée elle a fondu en larmes en me disant que le week-end qui arrivait elle se faisait opérer. Elle se faisait retirer un rein, une opération qui est très grave, dont nous n’étions pas au courant. Il y a eu tout de suite l’imminence de parler. Le lendemain j’étais à Martigues. Il fallait y aller maintenant. Je sentais qu’elle avait peur de ce qui allait se passer, et que s’il y avait un moment où elle allait parler, c’était maintenant. Ma grand-mère, par contre, je ne lui ai pas du tout dit pourquoi je venais la voir, qu’elle était ma démarche. Je lui ai juste dit que je voulais venir la voir pour qu’on discute. Je me suis un peu adaptée à chaque personne. Tout l’enjeu c’était d’arriver à basculer d’une conversation hyper superficielle sur ma vie à Paris, à l’évocation de sa vie à elle, c’était très compliqué. Je l’ai isolée, pour qu’on soit vraiment que toutes les deux, et pas à côté de son mari, parce que je savais que sinon elle ne parlerait pas. Et j’ai rebondi sur une question qu’elle m’a posée sur moi pour arriver à lui faire parler de sa vie. Tout s’est déroulé avec une telle facilité que je me suis sentie bête d’avoir autant attendu. Tu m’aurais dit ça il y a trois ans, je t’aurais dit que c’était impossible. Je suis la personne la plus extravertie, j’adore bousculer les gens, mais avec ma famille je n’arrive même pas à poser la main sur l’épaule pour dire bonjour tellement c’est intime. J’ai une pudeur extrême avec ma famille. C’est la preuve que rien n’est jamais perdu. Et quand j’ai demandé à ma grand-mère pourquoi elle n’avait jamais raconté tout ça, elle m’a répondu : « parce qu’on ne me l’a jamais demandé ».

 

Et ton père a fini par te parler ? 

 

M.O : La discussion a finalement eu lieu une fois que le livre a été écrit. Je l’ai interrogé sur ce que je voulais. Il a été super, il a répondu à mes questions, mais il m’a dit que ça n’était pas possible d’en parler dans le livre, que c’était trop douloureux. Ce que j’ai accepté. Je pense que l’important quand on se confronte à un refus, c’est de tendre la main. La personne sait alors que la main est tendue maintenant, et qu’elle pourra la saisir à un moment. Nous n’avons pas tous les mêmes rythmes et il faut respecter ça. Avec mon père on s’est parlé après sa lecture du livre, et il m’a dit qu’il s’était juré de ne rien me demander de changer quoi qu’il arrive parce que c’était ma vérité. Il a tout reconnu et il a tout assumé. Il avait compris ce que je faisais. Et le jour de la sortie du livre, il m’a dit merci. Parce que ça lui avait permis de se voir différemment et d’avoir plein de réponses. Et là tu te dis que tout est gagné, mais c’est un long périple semé d’embûches.

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Aujourd’hui, après vous être confrontées à ces secrets familiaux, comment vous vous sentez ?

 

C.P : J’ai l’impression d’être une autre personne. Que ma vie a changé. Je pense que je n’avais pas mesuré à quel point c’était aussi mon histoire, et à quel point je m’étais construite dans le silence. En ce qui me concerne, je pense que d’avoir été élevée avec un silence, de pressentir qu’il y avait un danger quelque part et que je ne savais pas où, eh bien c’est qu’il était potentiellement en moi. J’ai toujours pensé que j’étais potentiellement dangereuse en fait, et ça m’a beaucoup entravé. J’ai une meilleure amie depuis mes huit ans, qui s’appelle Coline, et qui est une personne qui ne connaît pas la culpabilité, je ne sais pas comment ça fonctionne dans sa tête, c’est incroyable. Je pense vraiment que je me suis arrimée à elle, en CE2, avec la conscience de cette personne, ma boussole quoi. Plein de fois dans notre vie, quand j’étais plus petite, j’arrivais devant elle avec des angoisses grosses comme des maisons en lui racontant des choses qui se passaient, et elle me disait : « Moi aussi y a ça dans ma vie, moi c’est sûr que je suis normale, donc si tu l’as aussi, c’est que tu es normale », avec cette espèce d’évidence. J’avais tout le temps peur d’être un monstre. La sortie du podcast m’a vraiment délestée d’un poids dont je n’avais même pas conscience. Je suis quelqu’un de très angoissée, et parfois le soir quand je me couche je desserre les dents et je me rends compte que ça fait douze heures que j’ai la mâchoire serrée. Et ça a fait pareil. Ça faisait trente ans que je vivais avec l’idée du flou et du silence, avec la monstruosité qui est quelque part mais on ne sait pas où, qu’il ne faut surtout pas bouger parce que c’est peut-être à l’intérieur de moi et qu’il ne faudrait pas que ça sorte, et tout à coup je me suis dit : « ça y est, j’ai mis les monstres aux bons endroits, c’est pas moi ». 

 

« J’ai l’impression d’avoir trouvé ma place dans ma famille pour la première fois »

 

Et toi Morgane, comment te sens-tu depuis la sortie de ton livre ?

 

M.O : J’ai vraiment l’impression d’avoir trouvé ma place dans ma famille pour la première fois. Et je crois que c’est ce que j’en tire de plus fort. Je n’étais jamais arrivée jusqu’à présent à vraiment être qui je suis dans ma famille, parce que trop de pudeur, parce que j’avais l’impression que mon goût pour l’intimité était déplacé dans ma famille, que ça ferait trop souffrir. J’étais tout le temps dans une superficialité, où je pense que les liens, même s’ils étaient très forts, comme le lien que j’ai avec ma mère qui est très fusionnel, restaient quand même beaucoup en surface. Mais là j’ai vraiment eu l’impression d’occuper la place que je devais occuper. Et cette sensation, c’est rare de l’avoir dans la vie, se dire qu’on est à la place qu’on doit être, qu’on joue le rôle qu’on doit jouer. C’est vraiment ça que ça a libéré. Avec ma mère, ça a cassé un mur incroyable. Alors ça ne veut pas dire que là on s’appelle et qu’on se raconte des trucs hyper profonds, pas du tout, on a repris nos habitudes de s’appeler deux fois par jour pour se raconter tout et n’importe quoi, mais elle sait et je sais. Et ça, ça vaut tout l’or du monde. Elle est allée à l’hôpital récemment, et elle me l’a dit. Et on n’en a pas fait un drame. Je pense aussi que comprendre l’histoire de ma grand-mère m’a donné plein de clefs sur moi-même, par rapport à mon rapport aux hommes, à mes amoureux. Il y a tellement de choses qui deviennent évidentes, c’est impressionnant. Me rendre compte aussi que j’ai grandi dans une famille de femmes, que les mecs n’étaient jamais là. Ça nous a toutes rapprochées. Je me suis fait une petite thérapie en accéléré, j’ai fait des pas de géant. Mais ça n’est que le début, et ça c’est un peu impressionnant (Rires).

 

Vous diriez quoi à celles et ceux qui veulent aller interroger leur famille ?

M.O : Je pense que c’est important de trouver des alliés dans la famille ou dans les amis de la famille, si les personnes concernées n’ont pas envie de parler, ou ne sont pas prêtes. Il y a toujours quelqu’un qui va en savoir un peu plus. Je pense aussi que ce qu’il faut se dire quand on n’y arrive pas, c’est que même si tout ça est très important, on n’est pas défini par l’histoire de nos parents, par l’histoire de nos grands-parents. Et je pense qu’il faut vraiment se le rappeler parce qu’autrement il y a un truc de déterminisme qui est horrible, où tu te dis que si tu n’as pas les informations, tu ne seras jamais un être complet. Je pense qu’il faut se fier fort à ses intuitions quand il y a des secrets de famille, on peut découvrir des secrets et des morceaux d’histoire dans les conseils qu’on va nous donner. Ma grand-mère, par exemple, me disait toujours de ne pas rentrer trop tard le soir et de faire attention aux hommes que je croisais et ça, ça disait quelque chose de ce qu’elle avait vécu.

 

C.P : C’est aussi ok de ne pas savoir un secret, si tu sais où il y a un secret et que la personne ne veut pas te le dire. Du côté de mon père, mes grands-parents sont juifs, et je ne sais pas exactement ce qui leur est arrivé pendant la guerre, ils n’ont pas voulu en parler après, et mon père, pudique comme il est, n’a pas posé tellement de questions. Parfois, ça me fait de la peine de me dire qu’il me manque un morceau, sauf qu’en fait, je sais qu’ils sont juifs, qu’ils ont vécu des choses pendant la guerre. J’ai le cadre, et ce flou là, c’est aussi une information en tant que telle. Ce que j’ai trouvé hyper dur dans le secret de ma mère, c’est que je ne savais pas du tout ce que c’était, ni où il se logeait. Je crois aussi beaucoup au fait d’écrire des lettres ou des mails, pour comprendre des choses. Quand j’ai envoyé le podcast à mon père, je lui ai envoyé un mail d’accompagnement, pour réexpliquer ma démarche, lui redire que je l’aimais très fort, que ça n’était pas contre lui. Il y a des choses qu’on comprend mieux par écrit, parce qu’on ne se sent pas sommé de répondre, on n’est pas dans l’image ou dans la représentation qu’on veut donner à l’autre. On est juste avec soi-même, on peut digérer des choses. Ça permet de prendre de la distance et du temps. Et quand les gens me disent qu’ils aimeraient parler à untel de leur famille, mais qu’ils ont peur que la personne ne veuille pas parler, je leur dis que l’écrit peut justement laisser du temps à la personne pour revenir dans sa temporalité à elle

 

M.O : L’écrit instaure un autre rythme de communication qui est propice à la confidence. Mais surtout, il ne faut pas baisser les bras au premier refus, ce sont des choses qui prennent du temps, et dénouer des silences ça ne se fait pas en une fois. C’est un rapport qui s’installe. Il ne faut pas s’impatienter. Je crois vraiment fort dans le pouvoir des mains tendues, même s’il n’y a pas de résultat immédiat. Je pense aussi que nos parents, nos grands-parents ont un rapport différent au secret en vieillissant. Peut-être que s’il y a un refus dans l’immédiat, voir les années passer crée une urgence de dire, de transmettre.

 

Les futures générations grandiront-elles sans secret ?

 

M.O : Il y aura toujours des secrets partout (rires) ! Et puis le secret, c’est sain. On ne peut pas l’éradiquer. On serait dans une société totalement infantile, au bord du gouffre, si on avait toutes nos pensées disponibles au-dessus de nos têtes tout le temps, et il y aurait plein de belles choses qui n’existeraient pas. Le secret existera toujours, mais j’ai l’impression que nous sommes des générations qui se politisent beaucoup plus tôt et que ça va changer notre rapport à ce qu’on cache et ce qu’on dit. 

 

C.P : Je suis totalement d’accord avec toi dans l’idée qu’il y a des secrets sains, des choses qui nous font plaisir. Parfois, tu vas lire une heure seule dans un café, et ça peut être un secret. C’est un moment entre toi et toi, ça n’est pas politique ou sociétal ou un enjeu de violence, c’est juste le fait de garder son individualité. Le silence est aussi un outil de domination, et il y a donc beaucoup d’enjeux extrêmement politiques autour de tout ça, mais il y a des secrets qui peuvent être simplement entre deux personnes, de l’ordre des désirs, des fantasmes, de plein de choses fondamentales. Je pense qu’il ne faut pas oublier non plus que la parole, c’est aussi quelque chose entre deux personnes, c’est hyper beau. La parole publique, enregistrée, qui reste, qui est gravée, n’a rien à voir avec le dialogue entre deux personnes, la danse à deux dans une pièce, joyeuse, libre. Il ne faut jamais oublier que c’est un bonheur immense de pouvoir, dans des zones de confiance, avec un certain nombre de personnes, parler très librement et qu’ensuite cette parole ne soit pas transmise, et ça c’est une forme de secret aussi. Le secret et le tabou, ça n’est pas la même chose. Le secret je pense que c’est hyper important de le préserver, c’est beau.

 

Pour clore cet article, j’ai voulu citer ces mots très forts de Charlotte Pudlowski, entendus à la toute fin de son podcast : « Dire le monde tel qu’il est, avec toute sa violence pour pouvoir la regarder en face et la nettoyer, construire d’autres routes, recommencer un autre monde, avec d’autres générations, qui diront d’autres mots, qui diront, qui parleront ». Que 2022 soit l’année où on se lève et on crie. Où l’on parle et où l’on est écouté.e.

Méthodo pour enquêter sur ses secrets familiaux :

 

1 .Toujours expliquer le projet, expliciter le pourquoi, l’intérêt derrière tout ça. Qu’est-ce que ça évoque en vous ? Pourquoi c’est important ?

 

2. Prendre le temps, tendre la main une première fois et revenir à la charge une fois que le temps a passé. Ne pas forcer les choses, attendre le bon moment.

 

3. Commencer par en parler à une première personne de confiance, un allié, qui pourra vous aider à atteindre le reste de la famille, à voir comment aborder les choses de la meilleure manière avec chaque membre de la famille.

 

4. Adapter la façon de parler et la méthode employée aux différents membres de la famille et toujours les isoler pour leur parler.

 

5. Accepter que certaines personnes ne voudront pas, jamais, ne comprendront pas. Et qu’on vit tous.tes les choses différemment.

 

6. Écrire. Envoyer des lettres ou des mails, pour entrer dans une temporalité plus douce. Vous n’êtes pas obligé d’aborder les choses frontalement. Vous pouvez écrire à celleux à qui vous avez besoin de dire les choses, c’est déjà un premier pas.

 

7. Être très à l’écoute de vos proches, comprendre et deviner une part de leur histoire dans leurs conseils, leurs silences.

 

8. Se rappeler, enfin, qu’on n’est pas défini par l’histoire de nos parents et de nos grands-parents et que c’est aussi ok de savoir qu’il y a un secret, mais de ne pas savoir ce qu’il concerne précisément, ou de ne pas vouloir savoir.

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Écrit par

Juliette Mantelet

Photos par

Victor Deweerdt
Kenny Germé

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