2 décembre 2021

Le Fomo du premier appart

Écrit par Juliette Sananes

Le temps d’un expresso

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Ca y est, j’ai emménagé dans mon premier appartement. Qui dit premier appartement – non meublé – dit achat de meubles, achat de décoration et surtout, magasins de décoration. C’est un monde de nouvelles possibilités qui s’ouvre. C’est franchir les portes de ces enseignes en se disant : « Je peux tout acheter puisque je n’ai rien. » Plus de frustration de ne pouvoir acheter qu’une bougie ou un vase pour sa chambre, alors qu’on a craqué sur le saladier de la collection Ottolenghi x Serax (à celles et ceux qui me répondent que, si si, on peut acheter un joli saladier pour décorer sa chambre et le détourner de son usage pour en faire un biotope… vous pouvez retourner à vos DIY et nous laisser tranquilles). Le capitalisme m’a bien éduquée : quand on sait qu’on a la possibilité d’acheter, la vie s’embellit tout de suite. On achète, on compile, on cumule, on fait le plein, on est heureux. Mais ça, c’était sans compter la longue liste d’injonctions sociales qui nous suit à chaque achat dans notre quête de la décoration parfaite. Encore elles !

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plantes_canapé_décoration_coussins_jaune

D’abord, il y a le Fomo de passer à côté du bon meuble, de la pépite. Je vous fais un rapide topo de la situation de l’angoisse : après avoir scrollé pendant 2 heures sur Internet, je trouve enfin un luminaire qui me convient. Les pros de la déco ici le savent, les luminaires, c’est comme l’amour, ça demande du temps pour trouver le bon. Ni une, ni deux, je l’achète. Je suis heureuse. Jusqu’au lendemain. Où je reçois la newsletter Made. Avec un luminaire encore plus beau. Soldé exclusivement ce jour à – 40%. Je n’ai pas les mots.

 

L’envie ultime de faire la bonne affaire fait aussi partie de la liste. Dans ce monde d’objets standardisés, on sait qu’on a de grandes chances de trouver les mêmes objets ou du moins du même style, dans différentes enseignes. Alors, coûte que coûte, on scrolle, on cherche, on compare. J’ai personnellement craqué pour ce fauteuil qu’on voit absolument partout. Mais si, vous savez, ce meuble à mi-chemin entre un fauteuil et une chaise avec le dossier et l’assise carré en rotin. Je commence par regarder sur Made, 250€. Je regarde sur H&M Home, 220€. Puis je dégaine la carte sur Leboncoin, 200€, baissé à 160€. Après l’avoir acheté et adopté, je me dis encore aujourd’hui que j’aurais dû continuer à négocier. Ça aurait compensé mes serviettes de table en lin. Fomo du prix le plus bas quand tu nous tiens !

 

Injonction moins lourde, mais charge mentale supplémentaire bien présente, le fait de savoir qu’on ne passera pas sa vie dans son premier appartement. On se projette et on trie parmi les choses dans lesquelles on n’a pas besoin d’investir tout de suite. C’est pas à 20 ans qu’on peut dépenser 1000 euros dans un lit à mémoire de forme, si ?

ikea_pub_canapé_meubles

Plateforme sociale où le paradis et l’enfer se réunissent, source d’inspiration folle et de frustration totale, j’ai nommé Pinterest. Quelle belle idée que celle de disposer des plantes sur un escabeau, ou de poser ce grand miroir en laiton sur un tapis en laine avec la petite Monstera qui va bien. Pourquoi n’y avait-on pas pensé avant ? Alors on fait tout comme sur Pinterest. On suit les DIY (oui parce que si y a pas un truc que t’as fait toi-même dans ton appart on dirait que t’es bloquée en 2014), on utilise la fonction shopping pour recréer pile poil la même ambiance. Bien sûr, ça ne rend pas pareil une fois chez soi. Trop facile.

 

Dans la famille du Fomo de la décoration parfaite, j’appelle la quête de l’originalité ultime. Injonction complètement en contradiction avec l’existence même de Pinterest, mais bien présente quand même. Le même abat jour en corde dans tous les salons, les mêmes cadres Desenio dans toutes les chambres… sans moi ! Ma décoration sera unique ou ne sera pas. Mais où trouver ces perles ? Conforama ? BUT ? Darty ? Habitat ? C’est quoi ces trucs de boomer ? C’est sur Leboncoin, Gens de Confiance et les brocantes qu’il faut miser. Les « amis » chez qui l’on se rend nous le font bien comprendre. Contente de faire des compliments, et profondément convaincue par la beauté de leurs meubles, j’ose un « Elle est belle ta table basse ! » Malheur ! Toute personne censée m’aurait chaleureusement remerciée mais celle en face de moi, dictée par la pression sociale, en a décidé autrement : « Tu ne vas jamais me croire ! C’est un ancien modèle Ikea des années 80 ! C’est fou non, on ne dirait pas hein ?! C’est super rare ! J’ai mis tellement de temps pour la trouver. J’ai déniché cette pépite sur Leboncoin, je suis partie la chercher au fin fond de je-ne-sais-plus-quel-département, je te dis pas la galère ! » Et dire que moi j’étais à deux doigts de m’en acheter une que je trouvais sympa chez Maisons du Monde, juste en bas de chez moi…

 

Privilégier ces achats de seconde main permet de cocher d’un coup bon nombre d’injonctions : l’originalité, l’unicité, et, surtout, la durabilité. Une dernière pression imposée à notre génération qui n’hésite pas à aller plus loin en faisant le choix de la récup. Alors attention, pas de la récup genre repeindre un meuble qu’on avait chez ses parents, changer l’abat jour de sa lampe de bureau ou refaire le siège en corde d’une chaise trouvée dans la rue. Ici, on parle de récup de compète. Entendu une nouvelle fois devant une nouvelle table basse : «  Figure-toi que mon père avait des vieilles palettes dans son garage (???) On s’est dit qu’on pourrait les ré-utiliser en table basse (?????) Alors on a juste collé des pieds en métal (??????) Et voilà le travail ! » Qui ose penser qu’une palette peut faire une belle table basse ? Qui ose mêler métal fin et bois assemblé ? Qui arrive si bien à se projeter ?

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Là, on touche du doigt le véritable sujet. Qui n’est pas tant sur les meubles et les accessoires de décoration en soi, mais bien sur ce que ces choix disent de nous. Un objet trop vieillot pour être vintage et on ne comprend rien aux tendances. Un tapis trop coloré et on ne sait pas accorder les couleurs. Une étagère trop imposante et on n’est pas digne d’exister. Notre intérieur dit tant de qui nous sommes ! La preuve, pour mieux comprendre nos différents signes (solaire, lunaire, ascendant), l’influenceuse Shera les compare avec notre chez nous. Le signe solaire serait l’apparence de notre maison, l’ascendant serait notre décoration, et le signe lunaire notre grenier avec nos secrets. Pas étonnant donc qu’on ait l’impression que la société juge notre personnalité à chaque passage en caisse.

 

Contre le Fomo de la décoration du premier appartement, voici mes deux conseils. Le premier, c’est de commencer tôt. Si vous songez à vous installer d’ici un an, commencez déjà à écumer Pinterest. Et si vous êtes plutôt short niveau timing, je vous souhaite bon courage pour vous dépatouiller avec cette longue liste d’injonctions. Alors, seulement, vous connaîtrez peut-être la satisfaction ultime (en tout cas quand on approche les 25 ans) : impressionner les autres avec votre table basse.

Écrit par

Juliette Sananes

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